M. Jourdain, la tête de turc de Louis XIV

Publié le 7 Février 2012

M. Jourdain, la tête de turc de Louis XIV

Qui ne connaît pas cette expression ? Elle m’est revenue à l’esprit alors que je procédais à des recherches sur la marche pour la Cérémonie des Turcs dans la comédie-ballet Le bourgeois gentilhomme de Lully et Molière. Quel est le rapport me diriez-vous ? D’après les recherches que j’effectuais sur le site de la médiathèque de la Cité de la musique, la cérémonie des Turcs était destinée à faire de M. Jourdain, l’ambassadeur Turc invité à la cour du roi soleil, un Mamamouchi, c’est-à-dire une personne se donnant des airs supérieurs sans en avoir réellement conscience. Le roi Louis XIV a fait cela, en raison de son manque d’attention aux richesses et dorures du château de Versailles mais également à causes de ses origines modestes : il a demandé à Lully et Molière d’écrire pour cette occasion « un ballet turc ridicule » qui permettrait au pouvoir royal de ne pas perdre la face avec l’ambassadeur. Le pire est que « Monsieur Jourdain, par la grandeur de la musique, pense vivre l’un des plus grands moments de son existence, alors que l’on se moque de lui. » L’expression « être la tête de Turc de quelqu’un » a ressurgi du passé comme si elle tirait son origine de ces moqueries ironiques de Louis XIV et sa cour.

Quelle est l’origine de cette expression ?

En cherchant une définition étymologique de cette expression qui vraisemblablement a marqué les esprits de nos ancêtres, de mes aïeuls et de mon inconscient, j’ai trouvé sur plusieurs sites, dont l’internaute, une définition plus ou moins similaire, mais ne la rapprochant pas du tout de cette histoire de 1670 à la cour du roi Louis XIV.
Dans cette définition il est dit que « cette expression du XIXème siècle est une allusion aux dynamomètres des foires sur lesquels il faut frapper le plus fort possible et qui représente un visage surmonté d'un ruban. Dans un sens plus figuré, cette "tête de Turc" est la personne dont on se moque, en général méchamment. »

Au final, je me demande si l’expression n’a pas circulé au sein de la cour du roi Louis XIV. Les « Précieuses ridicules » se moquant du pauvre ambassadeur turc qui ne connaissait pas les « manières de la cour » et croyait que tout le monde le valorisait, auraient réutilisé cette expression qui serait devenue monnaie courante. Est-ce que cette expression ne serait pas sortie du cercle de la noblesse pour se diffuser à travers les foires populaires jusqu’à devenir une expression courante dont on aurait perdu la trace originelle. D’années en années, de siècle en siècle, les individus n’auraient retenu que le sens de l’expression mais pas l’histoire en elle-même : la tête de turc serait juste une personne sur laquelle on s’acharne par des moqueries ironiques.

Oubli de l’histoire des expressions

A cette hypoyhèse, je tire une conclusion : les êtres vivent et leurs expressions naissent avec-eux comme des évidences. Ils ne transmettent que l’expression et son sens mais jamais son histoire originelle. Walter Benjamin pensait que l’expérience perdait une chute de valeur, par le manque de communication entre les êtres. Avec cette idée de pauvreté d’expérience, il dit que tout être en est au même point, il faut réapprendre pour avoir de l’expérience. Or, dans nos sociétés, les expressions tendent à disparaître au profit d’une communication de l’instant. Nos expressions d’antan se meurent avec nos grands-parents qui eux-mêmes les faisaient survivre uniquement par la transmission d’un savoir oral, une communication quotidienne et directe. Cela signifie que le monde change de plus en plus vite, effaçant à grand pas, un passé où l’on communiquait différemment. Est-ce bien ou mal ? Peut être ni l’un, ni l’autre. L’avenir seul dira si l'humanité a tiré profit de l'absence de ces expressions pleines de charmes et de sens, alors disparues. Je doute fortement que cela apporte du bon, cela signe même une deuxième mort : celle des expressions de nos ancêtres qui jadis communiquaient avec plus de simplicité mais beaucoup d'esprit.

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