Stravinsky en mode hip hop à la Villette

Publié le 9 Avril 2013

Stravinsky en mode hip hop traverse le temps avec une re-création collective du Sacre du Printemps par Farid Berki et la participation insolite des adolescents de collèges et d’associations de Paris et d’Ile-de-France.

 

 

 

Avec le centenaire du Sacre du Printemps, les interprétations ont été nombreuses cette année, mais celle-ci requiert toute mon attention du fait de son originalité même : le métissage entre une musique de ballet et les danses jeunes et urbaines provenant des Etats-Unis appropriées dès lors aux jeunes français de la région parisienne. Un mélange qui détonne !

Farid Berki, jeune chorégraphe qui a fondé la compagnie Melting Spot en 1994, travaille à la fois avec sa compagnie, mais également avec ces jeunes issus de la région parisienne. Si Stravinsky, de part la musique du Sacre a bousculé les codes du ballet avec Nijinski, Farid Berki relève le défi en réalisant cet ambitieux projet monté en quelques mois grâce à la coproduction de la Cité de la musique et du Parc et Grande Halle de la Villette.

Il présente également au public une chorégraphie sur le Scherzo fantastique de Stravinsky qui n’est, ni un ballet, ni une musique à programme avec un trio de danseurs professionnels membres de sa compagnie.

Ce projet s’inscrit dans le cadre du cycle Schönberg contre Stravinsky de la programmation de la Cité de la Musique du 6 au 13 avril 2013.

 

Farid Berki et la compagnie Melting Spot,

François-Xavier Roth et Les Siècles

 

Le spectacle de Stravinsky en mode hip hop a le soutien du ministère de la Culture et de la Communication et possède un partenaire de taille pour la retransmission puisqu’il s’agit de France Musique.

En effet, la compagnie et les adolescents ayant donné vie au projet avec Farid Berki sont accompagnés par la remarquable formation orchestrale Les Siècles dirigée par François-Xavier Roth .

Les deux représentations ont eu lieu samedi 6 et dimanche 7 avril 2013 à la Grande Halle de la Villette.

Farid Berki a travaillé avec François-Xavier Roth mais également avec Laurent Meunier chargé des créations vidéo et Jérôme Deschamps travaillant sur les lumières donnant à la chorégraphie différentes atmosphères liées aux quatre éléments que sont l’eau, l’air, la terre et le feu.

La compagnie Melting Spot de Farid Berki est en ce moment en résidence au Centre chorégraphique national de La Rochelle. Elle mélange le hip hop à d’autres formes artistiques, elle n’a pas pour objectif de montrer un hip hop spectaculaire mais cherche, de façon volontairement décalée a bousculé les idées reçues sur tous les genres chorégraphiques notamment le hip hop ; elle travaille sur les liens étroits entre les styles de danses pour y déceler des passerelles et les exploiter par de nouvelles gestuelles et réinventer des codes chorégraphiques. Chaque création possède une préoccupation citoyenne en lien avec l’actualité. La compagnie peut travailler sur des aspects intimistes de la vie ou bien prendre une dimension dont l’événementiel est capital

 

Le jeune chorégraphe, Farid Berki a commencé comme danseur de rue autodidacte s’intéressant à tous les styles chorégraphiques en appréhendant des techniques propres aux danses classique, jazz, contemporaine, africaine et les claquettes. Il est également amateur d’arts martiaux qui peuvent être dans certains enchainements, assimilés à des mouvements de danse. En 1993, Farid Berki complète sa formation en faisant un stage sur les danses hip hop en relation avec les arts du cirque et la danse contemporaine au Théâtre Contemporain de la Danse. Dès lors, il a fait la rencontre de nombreux danseurs et chorégraphes de renom tels que Doug Elkins, Pierre Doussaint, Koffi Koko et Joseph Nadj.

Lorsque Farid Berki évoque ses deux chorégraphies sur le Scherzo fantastique et le Sacre du printemps de Stravinsky, il évoque « la modernité de l’artiste, par la richesse de ses œuvres, par les multitudes lectures que l’on pouvait entendre. Chez lui, la danse n’est pas piégée par la musique. Elle est au contraire libre de naviguer entre les lignes mélodiques, le rythme et les structures complexes sans être au service d’une trame narrative. » En effet, Farid Berki a donné à cette re-création une nouvelle donne, il ne s’agit plus de l’adoration de la terre par un peuple de la Russie païenne et primitive, ni d’un sacrifice humain autour duquel les danseurs s’agitent pour célébrer l’événement mais plutôt de montrer le « rituel » de passage de l’adolescence à l’âge adulte. Le jeune chorégraphe tente de montrer ainsi « la jeunesse qui se révèle, se cherche, s’émancipe, s’affirme, s’oppose et se rebelle contre l’ordre établi par le monde des adultes. » C’est un projet autant artistique que pédagogique avec une forte dimension citoyenne en travaillant avec des jeunes entre 11 et 12 ans, peu expérimentés en danse hip hop et d’autre part, des artistes professionnels.

 

La performance comprend 40 jeunes danseurs issus de trois groupes : une classe de collège d’Epinay-sur-Seine, l’école de la deuxième chance de Sarcelles et l’association Culture sur cour du XIIIe arrondissement parisien. Farid Berki parle de « reconstruire » une danse pour ces jeunes adolescents en adaptant le travail technique à leur niveau. En outre, c’est un travail fragmenté sur plusieurs lieux avec des dizaines d’ateliers, ce qui est difficile. Il a privilégié de courtes séances au début afin de faciliter le travail de mémoire ; en mars, trois séances plénières ont permis aux jeunes de se rencontrer et d’avoir réellement conscience de la dimension du projet ; il en fut de même lorsqu’ils ont découvert l’orchestre symphonique. Farid Berki a cherché a développé la fibre artistique de ces jeunes. Il déclare avoir voulu « volontairement choisir de densifier l’espace et le travail d’écriture » afin de mieux encadrer les jeunes, d’ailleurs, il ne devait y avoir que deux danseurs de sa compagnie dans le Sacre mais il en aura finalement quatre durant la performance. Il voulait travailler sur le thème de la révolte en lien avec le printemps arabe mais a abandonné cette idée car les participants étaient trop jeunes. Il a également choisi d’abandonner le rituel païen d’adoration de la terre car il a préféré évoquer des situations du quotidien chez les adolescents, plus réalistes voire parfois violentes.

Si Stravinsky a choqué en son temps lors de la première représentation du Sacre du printemps en 1913 au Théâtre des Champs-Elysées, en bouleversant les codes musicaux et par conséquent les codes chorégraphiques du ballet, Farid Berki et sa compagnie ont eux aussi une approche décalée, plus « minimaliste » du Sacre adaptée à notre monde d’aujourd’hui.

 

 

Les œuvres chorégraphiques du Scherzo fantastique et
du Sacre du printemps

 

L’orchestre est face au public et les performances se déroulent derrière l’orchestre. La vision du spectacle est donc frontale. Ce spectacle est clairement multi-générationnel puisqu’il rassemble mélomanes férus de musique classique, par conséquent un public qui a généralement plus de 35 ans et des jeunes qui peuvent avoir entre 11 ans ou 16 ans dont le style musical ou de danse s’oriente davantage sur la culture urbaine.

 

Un fond homogène coloré de rouge pose le décor du Scherzo fantastique. Un carré blanc transperce cette projection de lumière rouge qui met en valeur un trio de danseurs vêtus de costumes noirs et portant des chapeaux de feutre clairs. Le trio est rapproché au maximum, ce carré de lumière blanche met en valeur leur posture debout et immobile. Les danseurs font des carrés avec leurs bras et leurs mains, reprenant ainsi cette forme géométrique du décor avec le carré blanc. Il donne l’impression de faire du mime et de déplacer ce carré qu’ils font avec leurs membres supérieurs. Le trio joue beaucoup avec les mains, cela donne un côté minimaliste à la performance. Les enchainements sont presque clownesques, la coordination des uns par rapport aux autres étant liée de manière symétrique ou bien continue avec un danseur commençant un mouvement et donnant à son acolyte de poursuivre dans la continuité du mouvement sur un enchainement jusqu’au troisième danseur achevant un mouvement d’ensemble du trio qui donne l’impression de ne faire au final qu’un corps.

 

Les projections vidéos présentent en décor de fond des formes géométriques simples comme le carré ou le triangle avec des couleurs contrastées et tranchantes ou parfois dégradées.

Un des danseurs peut s’asseoir sur un cube noir au milieu au fond de la scène, seul élément matériel du décor. Fond de scène devient bleu pour dériver sur l’apparition de nuages dans un ciel. L’orchestre Les Siècles de François-Xavier Roth est de toute beauté, on reçoit une douche sonore orchestrale, la précision et la synchronisation musicale est superbe avec en outre un jeu extraordinaire sur les timbres que Stravinsky affectionnait tant à mettre en valeur.

 

Les corps du trio ondulent debout, les mouvements flegmatiques de tous leurs membres : bras, jambes, hanches, mains et épaules nous donne la vision d’un spectacle de pantins désarticulés. Les nuages de la projection vidéo continuent de défiler avec réalisme, le trio se retrouve dans cette atmosphère onirique et planante. Le trio se place au sol et ne fait qu’un corps : un premier danseur communique et transmet son mouvement au deuxième danseur qui poursuit le mouvement jusqu’au dernier danseur. On note une asymétrie des mouvements puisqu’ils se succèdent et que le premier mouvement d’un danseur n’est pas le même que le suivant du deuxième, toutefois, une synchronisation du mouvement général du trio est exécutée par l’interconnexion des danseurs, telle une demande et une réponse, le mime dansé est transmis par le mouvement qui se suffit à lui-même.

Le trio fait des « moulinettes » avec ses jambes alors que leur buste est proche du sol en position de breakdance. L’agitation chez les harpes qui égrènent par leur charme des grappes sonores, les cordes frottées avec vivacité poussent les corps à s’agiter à nouveau en répétant les mêmes gestes avec les bras représentant des carrés, le locking s’approchant le plus des ces mouvements. La synchronisation des mouvements peut se faire à deux pendant qu’un danseur demeure immobile comme une statue. Le jeu avec les mains est intense, elles frétillent et les épaules avec, cela donne une sensation de percevoir des individus communiquant avec le langage des sourds et muets ou bien d’entrevoir des attitudes de personnes atteintes de toc. Chaque danseur se meut dans son carré blanc issu de projections vidéo sur un fond rouge écarlate. Chaque projection de ces trois carrés blancs s’élargit pour prendre toute la scène qui est illuminé d’un blanc lumineux. Les corps sont dans un moment d’apesanteur, la lenteur volontaire des mouvements des bras et des jambes contraste avec un orchestre aux sonorités massives. Lorsque la musique devient presque terrifiante, les danseurs sont au fond de la scène montrant leur dos au public. Ils se  retournent quand la musique redevient plus légère et sautillante, leurs pas sont alors saccadés.

La fin de la chorégraphie est très originale : les danseurs ayant pris place sur toute la surface scénique se rapprochent de plus en plus mais en marche arrière pour revenir au cube noir placé au centre du fond de la scène, point de départ où ils ont commencé leur chorégraphie, la musique donne l’impression avec les flûtes qu’elle se « rembobine », les danseurs intensifiant cette sensation de rétrécissement minimaliste.

 

Le Sacre du printemps commence dans une semi-obscurité bleutée, les danseurs et les danseuses sont allongés sur le dos, les pieds face au public. Un danseur fait des mouvements d’ondulation avec les bras et le bassin, il est seul debout, au milieu de ces corps allongés. Un deuxième danseur surgit sur la gauche en position quadrupède, il pratique les mêmes ondulations, même la musique ondule chez les bois, on attend que le printemps éclose. Les deux danseurs se mouvant sont sur leurs genoux continuant leurs mouvements de charme, ils sont éclairés par une lumière rouge tamisée. L’éclairage devient lumineux sur les corps allongés qui se « réveillent » en ondulant les bras à leur tour, ils soulèvent légèrement leur buste et plient les jambes puis laissent leurs corps se reposer. Ils répètent cet enchainement plusieurs fois. Ils se tournent, il est important de noter la présence de deux groupes, ils sont tous vêtus de tee-shirt jaunes, oranges ou rouges et d’un jogging clair. Les quatre danseurs professionnels sont devant et chacun de ces danseurs professionnels « encadrent » un groupe de jeunes danseurs mixtes et amateurs. Les mouvements ne sont pas toujours ajustés mais le travail est remarquable pour des jeunes qui n’ont pour la plupart jamais fait de hip hop, on peut saluer cette performance puisqu’ils doivent suivre des professionnels aguerris dont la précision des gestes est millimétré. Quoiqu’il en soit, la scène est suffisamment grande pour que les groupes s’entrecroisent en courant en sens inverse, se toisent d’un bout de la salle à l’autre en se provoquant à travers un jeu de regard fixe et des mouvements de corps tout le temps sur le qui-vive, des répétitions hâtives et frénétiques des bras et des jambes piétinant sur place.

 

Une longue estrade au fond permet aux danseurs de s’asseoir sur toute la longueur de la scène et d’occuper l’espace de manière spectatrice pour eux aussi. Si dans cette performance l’idée de sacrifice n’existe plus, l’idée de lutte est cependant omniprésente. Il s’agit de face à face entre jeunes qui se cherchent et parfois se trouvent, l’un d’entre eux prend deux autres jeunes danseurs et les fait tourner en pivotant sur lui-même. Les corps chutent puis se relèvent, ils se poussent et s’éloignent. Les corps sont synchronisés par rapport à l’orchestre, quand ce dernier ralenti ou bien qu’il laisse l’auditeur dans une sensation d’attente mystérieuse ou angoissante, les corps sont quasiment immobiles : les deux pieds sont enfoncés dans le sol et ne bougent plus mais les bras, le bassin et les mains ondulent à nouveau lentement, des mouvements qui reviennent de manière récurrente. Cependant, lorsque l’orchestre joue avec vivacité utilisant les bois, les cuivres et les percussions à volonté, les corps s’activent de manière plus saccadée.

Lorsque le solo de flûte traversière perce le silence par un léger trémolo solitaire, les mouvements lents et collectifs des jeunes danseurs et danseuses tournent court avec le claquement des timbales. Le trémolo persistant de la flûte entraine une frénésie chez des corps qui se secouent à nouveau de la tête aux pieds.

 

Un solo de breakdance et de locking est effectué par un danseur professionnel quand la musique est pulsée, saccadée, qu’elle s’agite dans ce mélange de rythmes binaires et de ternaires, des accents forte sur certaines notes donnant à cette musique son côté sauvage et violent. Les effets lumières sont superbes, des filaments bleutés projetés uniquement sur le danseur font penser à des éclairs provenant du ciel, cela donne à cette chorégraphie un côté… électrique !

Pour le Sacre, les projections vidéo travaillent sur les quatre éléments que sont l’eau, l’air, la terre et le feu : des images animées de magma mouvant ou bien de ciel gris bleuté placent la chorégraphie dans un univers et finalement une humeur particulière.

Quand les rideaux du fond de la scène cachant la projection vidéo se sont entrouverts, un vol collectif d’oiseaux se meut dans le ciel. Le public voit des points noirs tournoyer tout comme le font les jeunes danseurs et danseuses sur scène.

 

Quand l’orchestre ralenti, la musique devient ténébreuse, il ne reste plus qu’un soliste danseur assis au fond de la salle sur l’estrade. Le ciel où les oiseaux tournoient est gris, il fait sombre sur scène. Le danseur solitaire se met à onduler lui aussi comme un oiseau avec les bras essentiellement, puis il s’allonge sur l’estrade, et s’assied ; enfin, il descend et se met à genoux ses bras continuent d’onduler. De jeunes danseurs rampent de part et d’autre de la scène, on se retrouve en collectif comme au début de la performance avec un sol à nouveau bleuté. C’est l’attente latente ! Les jeunes danseurs tournoient sur eux-mêmes au sol grâce à leurs jambes, ils font à nouveau un carré avec leur bras et bloquent leurs mouvements.

On a l’impression de revoir une incursion de la chorégraphie du Scherzo fantastique de la première partie. Un danseur professionnel en tee-shirt rouge se distingue en apparaissant en bas à gauche de la scène, il produit une sorte de mime avec les mains. On a l’impression qu’une fumée grise et opaque se dégage de la projection vidéo. Un jeune adolescent arrive vers leur danseur à gauche et cherche à communiquer de manière théâtrale avec lui en attirant son attention. Le mime est-il une symbolique de la communication entre les jeunes qui s’écoutent et qui pourtant parfois ne s’entendent pas ? Un autre danseur en orange les rejoint sur la gauche, la chorégraphie avec les bras et les mains est maintenant collective. Les jeunes se comprennent-ils en groupe ou bien suivent-ils le mouvement collectif ?

Ici, s’opère une séparation stricte entre un groupe de trois hommes à gauche et deux femmes en haut à droite, assises. Les hommes qui agitaient leurs membres supérieurs s’arrêtent lorsque la musique n’est plus qu’un long silence. Ils quittent la scène et ne restent plus que les deux femmes qui rejoignent le centre de la scène l’une derrière l’autre, elles regardent avec inquiétude les coulisses par des mouvements asymétriques en tournant la tête. Le feu de la projection vidéo est magmatique, la tension est à son comble. Trois hommes reviennent et entourent les jeunes femmes en braquant des lampes torches sur elles ; il ne faut pas voir ici l’idée du sacrifice mais plutôt de la confrontation entre adolescents et adolescentes. Les femmes font des mouvements d’épaules d’avant en arrière et secouent leur corps, elles cherchent à s’échapper ! Les mouvements sont répétés, cela fait penser à une danse tribale.

Quant au final, il est explosif, les jeunes sont tous assis au fond sur l’estrade, leur participation est minimisée puisqu'ils piétinent des pieds, ils crient en même temps que la musique quand elle est intense et ils se lèvent en décalé et se rasseyent, répètent ce mouvement successivement. Cela ne fait pas brouillon, bien au contraire l’asymétrie rythmique est à la hauteur de l’asymétrie voulue par le chorégraphe lorsque la musique est intense. Les jeunes regardent les quatre danseurs « mouliner » avec des jeux de jambes propres au breakdance, faire tourner les bras et effectuées quelques acrobaties, le meilleur pour la fin. La révolte des jeunes sonne avec cette re-création du Sacre !

Rédigé par Fanny Veysset

Publié dans #Culture

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M
Hey, thanks for sharing the video with us. Its sounds really interesting that the hip hop style is making its way back to the fashion world. Or rather, i guess the fashion world is returning to the oldies. And talking about the designs, they are brilliant and the color combinations are excellent.
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